ou TGV PARIS-AVIGNON
À côté de moi l’homme obscur qui dessine
Dans ma vie une plage de noirceurs incomparables.
Où sont passés les sacrilèges qu’avec lui je commis ?
Séduction, adultère, adoration d’idoles,
Luxure, orgueil, méchancetés et mensonges,
Sans bien sûr oublier les violences de l’amour ordinaire.
Quand cela se fut épuisé, nous n’avons pas trouvé la suite
Cependant il lit à mes côtés paisiblement le Monde.
On nous prendrait pour un vieux couple assez rassis
Nonobstant mes regards qui se rassasient de fenêtres.
Et je m’efforce d’avoir l’air infiniment normal
À tel point que j’oublie que je fus si fatale.
Lui, son visage est pâle comme du papier journal.
As-tu donc oublié qui je suis ? qui je fus ? Pourquoi ai-je cru
Que tu étais jaloux de mon jeune génie ?
J’en aurai fait des efforts ingénus
Pour devenir une ménagère banale. Le sais-tu ?
Heureusement, je n’ai pas tout à fait réussi.
Pour l’heure, il serre les dents et se concentre avec courage
Prévision du combat rituel de ce petit voyage.
Car il compte encore fermement sur mon caractère de tigresse.
Demain il déchantera, et je l’entends déjà
Prononcer d’une voix blanche : « Vraiment, je n’en reviens pas
De constater à quel point tu peux être agréable,
J’en suis surpris, voilà que tu n’es plus que douceur et caresse. »
Il aura bizarrement les yeux gris de détresse.
Ah, ce n’est pas la première fois qu’à un homme
Mes progrès en humanité apparaissent
Le comble de la tristesse.
Ah, quand j’aurai cessé de te tanner, de réclamer,
De taper du pied, de rager, d’exiger,
Ah, quand j’aurai cessé de tonner, de te cogner, de t’étonner,
Toi, tu cesseras de m’aimer.
En attendant, le train glisse.
Comme on est bien dans l’interstice.

