1997 FIN DU FORUM D’INITIATION LANDMARK (À CAUSE DE CLÉA)

Je crois que j’y ai été « pour lui faire plaisir ». Pour ne pas la perdre. Partager cela avec elle, avoir encore quelque chose à se dire. Ses propos dithyrambiques sur ce stage. Séduite. Attirée. Mais, dans sa façon d’en parler, un petit quelque chose me coince, comme si je n’avais aucune possibilité d’y échapper sans encourir sa haine. Son enthousiasme abrite un chantage : « Si tu ne fais pas ce stage, je ne t’aimerai plus. »
J’y vais. Me dis : « On verra bien… »
Grand hôtel moderne porte de la Villette. La cheville droite prise dans des attelles, suite de mon entorse de l’île d’Yeu. Les gentils organisateurs m’attribuent deux fauteuils, un pour mes fesses, l’autre pour mon pied.
Trois jours. Salle sans fenêtres. Sur l’estrade, un grand type énergique, blême, patibulaire. Pour boucher les issues, un tas de jeunes personne discrètes. Au moins 200 participants néophytes et pleins de grands espoirs.
Deuxième jour. Je suis mal. Noyée dans la masse des 200 têtes de pipe, incapable de raconter mes problèmes devant une si grande foule, je me ratatine dans un anonymat de plus en plus anonyme. A une ou deux questions que je pose en levant le doigt au moment des « discussions», me fais rembarrer par l’animateur aux traits charbonneux. A-t-il flairé en moi le mauvais esprit ? Est-ce sa méthode avec les gens qui hésitent ? Je ne me sens pas en confiance. Me noie dans une panique, comme si soudain j’étais coupée de tout ce qui avait fait ma vie.
Besoin vital d’entendre une voix connue.
Un petit quart d’heure pour déjeuner. Impossible d’échanger avec les autres participants, sauf à la sauvette. Je galope vers le métro pour trouver une cabine. J’appelle Rémy. « Je suis en train de faire le stage de Cléa dont je t’avais parlé, que vous m’avez offert pour mon anniversaire… Pour vous dire donc que je me viens pas ce week-end…
– C’est bien ?
– Écoute… il y a de très bonnes choses, très intéressantes, assez fortes, je vous raconterai, mais je trouve dur d’être assis douze heures sur sa chaise sans bouger, sans manger, je suis dans un état un peu glauque… »
Lui, toujours chevaleresque :
– « Un simple coup de fil, et je viens te chercher quand tu veux !
– Non, je n’en suis pas là ! j’ai l’intention d’aller jusqu’au bout. »
Je me sens à nouveau reliée à quelque chose, à quelqu’un de central, familier, réel, et je remonte du métro un peu moins glauque. Mais, dans le groupe, ou plutôt la masse du Forum, je ne me sens reliée à personne, je m’embourbe dans un sentiment d’exclusion. Une certaine Cendrine, avec qui j’ai déjeuné hier et sympathisé, aujourd’hui me tourne le dos : je lui ai confié quelques-uns de mes doutes et réticences à la bonne parole. En fait, j’ai été simplement interrogative, je lui ai demandé : « Toi, qu’est-ce que tu en penses ? » Mais, dès le deuxième jour, l’idée qu’elle pourrait penser, penser autre chose que le type sur l’estrade, ne semble plus d’actualité pour elle. Déjà elle se laisse porter par le grand mouvement de croyance, la grande tornade blanche. J’ai en face de moi une inconditionnelle. En face de moi, d’ailleurs, c’est beaucoup dire, car, sur le trottoir, elle m’aperçoit et file dans la direction opposée. Cela m’attriste. Je la trouvais sympathique.
Ok, elle a ses raisons. Elle a eu un accident de moto, s’est retrouvée paralysée. Maintenant, elle marche jambes raides, comme un automate. De dos, sa démarche dans la rue est pathétique. Comment s’étonner qu’elle désire se laisser porter ?
Rien n’y fait. Je lui en veux.
Le samedi suivant, je vais à Montreuil chez Rémy et Wanda, ne serait-ce que pour les rassurer.
« Alors, c’était comment ?
Dur physiquement, mais des choses très intéressantes. »
Je leur présente les choses un peu hypocritement, leur disant que les gens qui sont là ont l’air très insérés dans la vie active, 35-45 ans, des médecins ou des architectes, ou peut-être des ingénieurs, du moins d’après ce que j’ai entendu   des gens comme eux, en somme.
« Pourquoi laisserait-on les bonnes choses aux médecins ? dit Wanda, que je sens très intéressée. D’ailleurs pourquoi offrir à quelqu’un quelque chose qui ne vous intéresse pas ? » Je lui dis que c’est « assez rafraîchissant par rapport à une psychothérapie, où on s’intéresse à ce qui va mal, ici, on s’intéresse aux ‘ressources’, c’est-à-dire à ce qui va bien ; par exemple, la formule gagnante de chacun… »
« Formule gagnante, ça me parle », dit Wanda.

Rémy écoute, les bras croisés, un peu renversé en arrière, les yeux enfoncés dans l’orbite. Il fait beau. Il a cet art d’écouter l’autre en s’écoutant lui-même, me dis-je. Mais il pose plus de questions qu’il ne dit ce qu’il pense. Comme moi, il a besoin de se situer, de placer des repères, de saisir les correspondances entre le langage de l’autre et son propre langage. J’embraie sur la question des ressources personnelles, de la formule gagnante. « Par exemple, moi, je pense que si on me laisse me débrouiller j’y arrive. Je me débrouille toujours, mais il faut qu’on me fiche la paix, qu’on ne soit pas sur mon dos, et qu’on me laisse du temps. Du coup, je fonctionne en autodidacte, je puise tout en moi et dans les livres, et je bricole sur le tas. Le revers, c’est que je ne sais pas me faire aider… Par exemple, dans mon boulot, je ne demande pas de formation extérieure, je reconstitue tout par moi-même, je perds du temps et de l’énergie   et peut-être aussi du plaisir. »
Il me semble que j’en ai rarement dit autant à Rémy sur moi-même. Je conclus : « Je ne sais pas travailler en équipe. »

Wanda n’aime pas les psy. Je lui demande pourquoi. Je lui explique le processus que Landmark appelle le « racket » : ça ressemble aux « bénéfices secondaires » de la psychanalyse. Par exemple, on se plaint de façon répétitive de sa mère, de son éducation. On dit que c’est de leur faute si on n’a pas réussi à faire ce qu’on voulait, et on rate tout rien que pour les accuser et leur donner les torts. Rien que pour avoir raison, rien que pour leur donner tort, on s’empêche de vivre. Alors qu’on peut se dire : ils ont fait ce qu’ils ont pu, m’ont donné des atouts, maintenant, à moi de jouer.
Je dis à Wanda que, bien que cela fasse longtemps que je ne fais plus le procès de ma mère, vu son âge et la nécessité vitale d’une réconciliation lorsque la mort viendra, ce n’est pas si sûr que ma rumeur intérieure ne continue pas le procès. Une mère malveillante, qui rabaisse les autres pour se mettre en valeur, n’a pas la moindre idée qu’on peut être deux ensemble à avoir de la valeur, etc. Évidemment, maintenant, le procès s’adresse à une image intériorisée, pas à la petite vieille dame. Je poursuis : « Le racket, est-ce un bon mot ? Drôle de vocabulaire ! Pourtant, on comprend ce que ça veut dire. On se ponctionne soi-même, on ponctionne ses forces vives au profit du caïd accusateur tout-puissant qui clame : j’ai raison, et lui il a tort… Mais je dirais autre chose que racket : plainte, hypocrisie imposture, cinéma ? Imposture, ce n’est pas mal, car c’est le contraire de posture. »

Je téléphone à Clara  : « Assez surréaliste, ce mâtinage de Sartre et de marketing à l’américaine ! » Je lui expose la définition du « racket », et je l’entends qui rigole :
« Ça, c’est la mauvaise foi de Sartre !
– Oh, dis donc, tu es bonne ! »
Elle m’épate, cette Clara. J’ajoute :
« Tout ça, cette vision du monde, c’est à la fois très pessimiste et très optimiste. Pessimiste, parce que l’adage « le monde est vide et sans sens », ça ne va pas. Optimiste, parce que, du coup, on est libre, on a le choix. »
Clara : « Tout ce que tu me racontes, c’est Les Chemins de la liberté… Tu ne l’as pas ?
– Je relirais bien Sartre maintenant, mais… Non, je ne l’ai pas, et j’ai un jour jeté L’Être et le néant à la poubelle, je l’avais depuis khâgne, et vingt ou trente ans après je me suis dit : jamais je ne le lirai, poubelle ! »
Clara : « Tu ne l’as pas jeté. Il est chez moi, c’est moi qui l’ai récupéré, il tombe presque en poussière. Je te l’apporterai !
–  Je veux bien. »
Mais je me demande si ce n’est pas le vieil exemplaire des Chemins de la liberté de son père dont elle me parle. Jeune homme, il était très marqué par Sartre et Beauvoir. M’a fait lire L’Invitée de force en me laissant entendre que, pour lui (donc, pour nous), il y avait là un modèle pour la vie de couple. Et immédiatement j’ai détesté ce roman.

*

Justement, je déjeune avec le père de Clara lundi au restaurant place Denfert. Il m’a invitée, et je sais que ce n’est pas seulement pour le plaisir. Il a quelque chose à me dire, c’est une question d’argent. Je claque des dents.
Finalement, cette question d’argent n’était pas si grave (il ne veut pas qu’après sa mort ses héritiers continuent de me servir une prestation compensatoire), et je lui case quelques réflexions au passage sur la notion de « racket » qui me trotte par la tête. « Il y a des gens qui sont capables de foutre leur vie en l’air pour avoir raison, et je suis de ceux-là. »
Lui : « Je ne me sens pas étranger à cela… »
Les langoustine sont bonnes et le restaurant bien au-dessus de mon standing habituel. (Est-ce encore une fois aux frais de la Tigresse des eaux ?). Je confonds le verre à eau avec le verre à vin.

*

Tenté d’être une bonne élève. De relire Sartre. De faire la part des choses. De prendre le bon du stage Landmark et de jeter le mauvais. De remplacer le traumatisme par un peu de pensée. Car il y a eu traumatisme : comme si ma subjectivité et ma pensée avaient été pendant ce stage interdites de séjour.
Ne pouvant en rester à ce coup de bambou sur la tête, je m’inscris à un autre stage, « le sujet face à l’exclusion », qu’animent Baptiste et Anicha. Six ou sept participants. Là, au moins, 1. je me sens en confiance et 2. je suis sûre qu’on me laissera la parole et que je la prendrai.
Reste le problème Cléa.
Cléa comme Cendrine emportée par la tornade blanche. Pour elle, les choses sont toutes noires ou toutes blanches. Jamais elle ne pourra entendre mes observations en grisé, « d’un côté je trouve qu’il y a des choses très intéressantes, mais de l’autre je pense que la méthode est violente, contradictoire avec le propos, et elle exclut les faibles. » Si je lui dis cela (et je le lui dirai), elle sera furieuse. Me fera la morale, me reprochera mes ratiocinations. Elle a tant envie de se débarrasser de moi et de mes réserves mentales, de moi et de mon quant à soi, de moi qui l’écoute si souvent sans rien dire et n’en pense pas moins ! Elle en a marre de ma fascination qui n’est pas si totale et de mes arrière-mondes. Elle veut que tout de moi vienne à la surface, comme sur une table offerte où on peut se servir. « Dis ce que tu penses ! Dis qui tu es ! Arrête de marmonner dans ta barbe ! Tu triches, tu triches, tu triches ! Moi, je m’engage ! »
Au téléphone, je confie à Baptiste le souci que me donnent mes relations à Cléa.
Il n’y va pas par quatre chemins : « Ne te fais pas d’illusions ! Si c’est une secte, et si elle est prise dedans, tu peux faire le deuil de votre amitié. »
J’ai du mal à entendre ça. Je décide que je serai la plus forte, que j’aurai tant de patience et de tolérance avec Cléa qu’une fois la crise passée, notre amitié fleurira de plus belle.
Mais, finalement, est-ce une secte, ou est-ce Cléa qui est par nature sectaire ?
J’ai du mal à me dire que Cléa est folle : ce serait me dire que je le suis aussi.

En fait, depuis longtemps, je la traite comme on traite un malade : quelqu’un à qui l’on ne dit pas tout, quelqu’un que l’on ménage, à qui l’on cache la vérité. Quelqu’un qui n’est pas comme les autres. Ne me suis-je pas servie d’elle pour lui confier comme en dépôt mes propres aspects fous, ma grandiosité délétère, et, délestée de ce fardeau, commencer à me diriger à pas lents dans la vie sociale comme une femme ordinaire ?
Finalement, je lui ai dit : « Si tu veux, je te ferai une mouture de ce que j’ai cru comprendre de la vision du monde du Forum, dite « phénoménologique ». Avec mes propres mots. Ça t‘intéresse ?
Elle : Oui, ça m’intéresse.
En somme, cette dissertation, c’est cela… j’en suis au brouillon…

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