1965 Envahie

 Le monde est un grand dictionnaire vous savez.
Je lui ai dit j’ai envie de changer de ville, de genre de vie, de mari. Elle était blonde et charmante et de très bonne famille, comme le témoignait son patronyme à roulettes, elle avait des lunettes, le type anglais, le sourire chaud et une jupe roide grise. Pour elle poliment je faisais un effort, je classifiais. En plus je lui classai ses petites fiches comme elle l’entendait, d’un côté oui, de l’autre non, en deux belles petites piles presque égales. J’avais l’impression de construire un portrait-robot et qui lui aurait ressemblé. Il y en avait mille en tout. A la fin je me dépêchai pour ne pas la faire rester après l’heure, je remis mon manteau ou ma veste, je dis au revoir le plus mensongèrement du monde, car je ne comptais pas la revoir, je souris. Je jetai au sortir du dispensaire le même regard étonné, ce quartier-là m’était totalement inconnu, je fus obligée d’aviser un homme sous un porche et de lui demander où était passé le métro par lequel j’étais pourtant venue. Il se mit à rire en me voyant avec mon collant noir en pleine chaleur ; c’était le même homme à qui j’avais déjà demandé mon chemin tout à l’heure en venant après m’être perdue. Il prenait le frais sous son porche car le temps était chaud. Je ne sais vraiment pas pourquoi je m’étais mis des collants noirs, peut-être je m’étais levée tôt et il avait fait froid, ou encore nuit, je ne sais. Les oiseaux cafouillaient dans des espèces d’arbres à fleurs roses ou mauves un peu du genre glycine ou hortensia, qui occupaient le centre de la grande place où s’asticotaient des manèges, ça avait l’air aussi bizarre comme arbre que des glaïeuls attachés par un fil de fer à des platanes. C’était la première fois de ma vie que je m’aventurais dans le quatorzième arrondissement et que je voyais ce genre de flore. Aussi n’avais-je pas non plus reconnu l’homme au porche me disant que dans ce pays les hommes peut-être poussent sous les porches, et je n’aurais jamais cru que j’étais au même endroit; dans l’autre sens ça ne s’était pas ressemblé du tout. Un enfant me vendit un timbre anti-tuberculeux. En plus du dispensaire, sur cette grande place il y avait une grosse église et une mairie, et de l’autre côté une carcasse de marché semblable à des os de poulet sans blanc. Une foire aussi fleurissait. Des chevaux de bois achevaient leur lente métamorphose tournoyante en avions, autos, batelets et locomotives; ou bien leur régression en cochons, baleines, porcelets, cachalots, poissons-lune ; dans ce cas, ils tournaient dans l’autre sens, à reculons. Beaucoup d’enfants gambadaient stupidement en tous sens, pareils à des mouvements browniens. J’aime beaucoup le jeudi avec ses allures de cheval échappé. Il ne s’y passe jamais rien.

Par la suite, quand Tonnerre de Brest m’en a reparlé et m’a dit que mes tests n’avaient rien donné et étaient ininterprétables je trouvai ça exagéré. Je m’étais donné tant de mal au contraire pour qu’ils soient dans les normes. Je le regardai en clignant les paupières, de l’autre côté de son bureau Empire qu’il prétendait Directoire et planté d’une lampe de bronze très assortie destinée à ne pas l’éclairer ; ça l’aidait à cacher derrière tout ce style son encombrante personnalité. Mais moi, pernicieusement, je regardais ses chaussettes par-dessous le plateau recouvert de cuir vert, ainsi que la rayure de peau velue et nullement Empire qui apparaissait entre le pantalon et la soquette ; car en plus, il s’étalait de tout son long sans la moindre vergogne dans ces fauteuils à angle droit d’où moi je me sentais éjectée sitôt qu’assise, et les jambes de son pantalon remontaient. Ses pieds dépassaient et touchaient presque les miens, et le bureau ne servait plus à rien du tout. Je riais car il ne me faisait pas peur du tout. J’étais en retard, je l’avais fait attendre j’avais même oublié le numéro de sa rue et la station de métro où descendre. Quand je m’étais enfuie en courant de chez le Padre tout à l’heure, en vociférant sans excès « Misère de malheur de malheur! je devrais déjà être là-bas et j’ai complètement oublié le numéro de la rue !… » Ç’aurait dû être pendable.

— Ah… je ne vois pas très bien comment je pourrais vous renseigner, dit le Padre courtoisement en s’inclinant vers la porte pour l’ouvrir. Ce n’est pas loin au moins ? s’enquit-il tout aussi poliment.
Si, si, justement c’est très loin ! hurlai-je douce-ment en riant et en portant les mains à mes oreilles pendant que mes jambes s’enfuyaient et dévalaient déjà les escaliers.
Je lui criai encore : « Ne m’accompagnez pas je descends quatre à quatre » et effectivement j’étais déjà en bas. Sachant ce qu’il voulait savoir, ou au contraire haussant les sourcils au plafond, le Padre se rappelait que j’étais arrivée en disant que j’avais rendez-vous dans le quartier et que c’était pour ça que je passais. Simplement, j’avais négligé de lui dire « Avec vous. » … Quand je m’exhumai du métro ça grenouillait, c’était gai, un véritable confluent, une authentique bousculade. Il devait donc être six heures. C’était plein d’enseignes lumineuses que mes yeux embueurs faisaient baver l’une sur l’autre et ainsi de suite, plein de corps que leurs pieds faisaient avancer et ainsi de suite, plein de vie confuse qui, quand vous approchiez se localisait dans des visages, mais dès que vous aviez le dos tourné recommençait à valser dans les nuages dans une vraie sarabande. Ça devait être ici la place Clichy ou un de ces quartiers qu’on ne m’a pas fait connaître, et quand j’y débarque je me crois aux Antilles ; des plages d’étalages déshabillés à même le trottoir, les hommes me frôlant les épaules, mon envie de tout prendre puisque c’est dans la rue ; je ne m’offusque pas de leurs paumes affleurantes. Comme les figues des figuiers en dehors des clôtures qui poussent le long des routes, c’est à eux. … Pendant que je m’acclimatais, il devait être bientôt six heures et j’avais rendez-vous à moins le quart; je n’avais pas de montre, il existait bien une pendule sur le trottoir d’en face mais une pendule indique-t-elle forcément la bonne rue ? Et puis allez savoir où se trouve votre rue quand vous débouchez en plein carrefour, en pleine quadrature du cercle et que cent rues comme cent bras vous font cent mille signes… Il aurait fallu peut-être connaître l’historique de cette rue-là ou bien la reconnaître à l’odeur. Mais je savais seulement que Tonnerre de Brest y habitait retiré du monde sur une cour inconnue et peuplée de voitures d’enfants délabrées que de vieux jeunes ménages contemplaient peut-être avec indifférence, ou nostalgie — l’escalier sent le vétuste, le salon, le somptueux et l’on n’y entend pas un bruit. De plus, un enfant blond rôde dans la cuisine. Je demandai à une marchande de fleurs : « S’il vous plaît, la rue d’Amsterdam. » Mais elle ne me l’apporta pas sur un plateau, elle ne me la mit pas dans mes paumes entourée d’un papier de soie, elle se contenta de me dire quelque chose. Et comme j’oubliai immédiatement le fil de sa phrase je perdis également de vue la topographie des lieux. Je me postai près de la bouche de métro, en faisant semblant de chercher sur le plan mais ma vue se brouillait ; je regardais autour de moi d’un air ébahi les boulevards et ne reconnaissais rien du plan, ni des noms imprimés…. En réalité, j’attendais que quelqu’un me prenne pour une Allemande ou une Anglaise invétérée et vienne me dire « Que cherchez-vous ?… » A ce moment, un vieil Espagnol tout crayonné de rides qui lui faisaient un tatouage sarcastique se décida à m’attraper le coude, depuis le temps qu’il surveillait mon air absent dans l’ombre du kiosque à journaux tout en mâchonnant un sandwich — de plus en plus lentement. « Voyons, où est-ce que vous voulez aller? » articula-t-il brièvement et je hasardai d’un ton vague rue d’Amsterdam comme quelqu’un qui aurait oublié le jour de l’examen la différence entre le nimbo-cumulus et le strato du même nom.

Il tendit le bras dans une direction et cela me suffisait ; je n’avais qu’à la suivre; je ne déviai pas de son index malgré les autos qui voulaient m’écraser. Dans le prolongement de son bras s’ouvrait exactement une rue qui devait être la bonne puisque une de ses premières boutiques s’intitulait Amsterdam-Tapis. J’étais de plus en plus en retard, bien qu’en définitive rien ne prenne moins de temps que l’hésitation et l’incertitude ; mais malgré tout il reste difficile de prétendre que cela fait tourner le temps à l’envers, encore que ça soit bien possible. Je m’étais dit : Je reconnaîtrai le porche, il va y avoir une plaque. Plus la rue s’enfonçait, se caractérisait, plus j’entrais sous les porches et moins c’était le bon ; ou alors si c’était le bon rien ne le vérifiait. J’avisai un café et demandai l’annuaire. On ne me le donna pas, on me dit où il était. Des jeunes gens me regardaient en riant; j’avais l’air égaré mais tranquille, pressé mais patient. Je me trompai trois fois avant de tomber par hasard sur le bon. Les jeunes gens sirotaient un étrange breuvage composé selon toute apparence de grenadine et de bière, et j’examinai avec intérêt comment se colorait leur physionomie quand ce liquide franchissait le seuil de leurs lèvres. J’oubliais que ce n’étaient pas des caméléons. Pendant que je faisais des rêves ethnographiques mon index trébucha sur le nom de Tonnerre de Dieu. Justement c’était le porche en face, où je n’avais pas pénétré. Si l’idée m’en était venue, je ne l’aurais peut-être pas reconnu. Je dis merci à la cantonade et m’élançai pour traverser la rue. Un véritable jeu de piste à l’intérieur indiquait la bonne porte. On ne s’imagine pas le mal qu’on peut avoir, par les temps qui courent, à passer du brouhaha des rues à l’intériorité des maisons.— Je m’excuse je suis en retard, dis-je à la silhouette floue qui s’encadrait dans une huisserie. Je ne captais qu’un volume global, une tonalité sombre d’ensemble, mais de traits, de couleur d’yeux,point. Simplement cet homme-là, je savais qu’il fallait le penser sous le rapport de la masse. J’aurais aussi bien pu l’appeler Bourru l’Ours Brun que Tonnerre de Dieu, après tout. — Oui, vous êtes en retard, mastiqua une voix sombre et tonnante qui s’étala comme un tapis à mes pieds et que je suivis aussitôt. J’émis un sourire épanoui en direction du lustre, mais après un couloir complètement rouge et étonnamment tortueux la porte du cabinet se referma sur moi et il n’y eut plus de lustre. Le satin des fauteuils glissait déplaisamment. Ça me gênait beaucoup ce bureau entre nous, j’aurai voulu le mettre en miettes. Il me faisait mal physiquement, comme s’il m’avait coupée en deux. Il me coupait plus sûrement que quand je me coupe le doigt en faisant la cuisine. Il me tranchait le ventre. C’est cette fois-là je crois que je lui déclarai que je revenais de chez le Padre, dont il s’enquit en fronçant les sourcils qu’il avait broussailleux et plus expressifs qu’un regard; et je ne sus rien lui dire. Je lui affirmai que ce n’était pas du tout pareil avec le Padre et avec lui; que là-bas, quand je montais avec tous ces étages et cet escalier noir je me sentais comme la reine des sauvages qui émerge chez l’homme civilisé, tandis qu’ici en face de lui, il avait beau déguiser ce qu’il pensait avec des sièges Empire avec des plafonds hauts, avec des rideaux gris, son couloir tortueux le trahissait. On savait bien qu’on entrait dans le repaire de l’ours. Je lui dis qu’avec le Padre que je ne savais pas où mettre mes jambes tandis qu’ici je me sentais très intelligente et bavarde. Il ne fit pas de commentaire mais dut me regarder sombrement car ses sourcils se rejoignirent, et je sentais la nuit envahir la pièce, j’ai l’impression qu’il n’était pas très content. C’est cette fois-là aussi qu’il me dit qu’il ne pouvait plus rien pour moi, que je n’étais pas de son ressort. Je répondis d’un ton léger que je n’étais du ressort de personne et je ris très contente de moi et de mes plaisanteries. Il continua patiemment qu’il se rendait bien compte qu’il ne m’avait été d’aucune utilité, que je n’avais rien tiré de mes entrevues avec lui, mais je lui dis avec un grand sourire « Mais si, croyez-moi, un très grand plaisir. — Ça, c’est une autre question », répondit- il, et il avait l’air de plus en plus sombre et furieux. Moi, je ne voyais pas très bien pourquoi il disait que c’est une autre question. Après je m’en allai, je lui serrai la main; après avoir eu presque tout le temps les pupilles posées sur ses chevilles, je trouvai ça illogique. Je dis « Je regretterai de ne plus vous voir, avec vous je me sentais intelligente ». Il haussa les épaules et j’ajoutai « Je comprenais comment vous étiez, le Padre je n’y comprends rien, je ne comprends rien à cet homme-là ». Il me dit « Vous ne comprenez rien aux hommes, moi vous me comprenez parce que je suis un ours, une espèce de grosse bête, voilà tout ». Et je restai stupéfaite, parce que c’était exactement ce que je pensais, et surtout parce que c’est exactement comme ça que je l’aurais dit. Je m’évadai de ce lieu fraternel en lui demandant si c’était lui qui avait voulu ce couloir rouge plein d’estampes cruelles. Il me dit non, mais ça ne changeait rien. Ça ressemblait à l’intérieur d’une gueule. En bas, je renouai avec la dilution de l’atmosphère, je me sentais toute légère dans la rue et désemparée…. Je ne sais pas comment vous dire, mais moi tous ces médecins… ces visites médicales… ces laboratoires…ces odeurs d’éther qui évoquent la chair proche il se trouve que j’aime ça… je n’y peux rien… Pour l’hyper- glycémie je suis restée toute la matinée sans rien faire… sans rien lire, déployée sur un lit de camp dans un endroit que je ne connaissais pas, éclairé au néon… que personne n’habitait. Surtout ça me plaisait, d’habiter un instant un endroit inhabitable, plein d’instruments, de toises. Un homme dont j’ignorais tout venait toutes les demi-heures me pomper un peu de sang; j’ignorais tout de la suite des opérations et il n’était pas spécialement aimable. Pourtant il ne me faisait pas mal. Il grommelait parce qu’il avait du mal à trouver la veine. Il aurait aussi bien pu me pomper tout le sang peu à peu, je n’aurais rien demandé, et ç’aurait été délicieux. Mais il n’en a rien fait.

*

 … Chez vous lorsque j’arrive vous balbutiez « Asseyez-vous » d’un air timide, et jamais « Débarrassez-vous ». Jamais je ne sens vos mains sur mes épaules pour me prendre ma veste. Immanquablement j’atterris dans le siège le plus isolé de la pièce, et comme la pièce est grande, je ne vous distingue pas, je ne sais quoi vous dire. D’ailleurs je n’ai rien à vous dire, c’est vous qui cherchez ce qui pourrait m’intéresser, ou ce qui vous intéresse en ce moment, je ne sais pas. Vous devez redouter l’instant où je débarque, transformant pour une heure, pour deux heures, votre chambre en aquarium. Surtout je ne m’annonce jamais, je ne prends jamais de rendez-vous. Même avec moi je ne fais pas de projets. Je viens comme ça, c’est tout. … Je me sens mal à mon aise… je fixe aveuglément le rectangle de fenêtre… quand elle est ouverte l’été le sommet des platanes y palpite… des peupliers, plutôt. Non loin d’ici se trouve un square, les cris d’enfants volent mieux que des oiseaux… Les adultes crient-ils dans les rues, dans les squares ? … Je dirige vers la source de votre voix un regard égaré… un air de tolérer vaguement votre verbiage, de vous répondre par politesse ou par obligation; et c’est moi qui suis venue vous voir. C’est toujours moi qui viens. Souvent, un silence s’installe… Jamais je ne le romps… Jamais… enfin vous trouvez une question à poser… sinon je resterais là indéfiniment sans rien dire… sans bouger… sans partir… vous ne me parlez pas vraiment… Vous posez des questions… Moi, je ne suis venue que pour ça ; pour me faire poser des questions… Mais celle que je voudrais qu’on me pose je ne l’ai jamais entendue, et toutes les autres m’ennuient…

… Ça n’accroche jamais… C’est rare quand ça accroche… Je me force pour dire quelque chose. Je réponds n’importe quoi et ne prends pas le peine de rectifier. Vous continuez à parler quasiment pour les murs. Dieu que cette musique de Schœnberg est belle! crié-je intérieurement; et pourtant l’on n’entend que le vent à travers la fenêtre. Oh, Dieu que cette musique est… Et je ne trouve pas d’adjectif… Je ne fais pas mine de m’en aller. Au contraire, je m’enfonce plus avant dans le coussin du siège… Je ne sais pas que l’heure tourne… Parfois lorsque j’ai mes lunettes, je hasarde un œil escargotin vers vous, et je suis étonnée de votre regard de loup. Vous non plus, vous n’avez pas l’air d’écouter tellement ce que je vous réponds… Je n’ai jamais vu personne comme ça qui ait un regard de loup; je baisse vivement les paupières… Ça me fait peur… Oh, Dieu, mais Dieu n’entendez-vous pas cette voix de femme qui déchire le ciel c’est le Pierrot Lunaire… N’entendez-vous pas qu’elle met le feu à tout, aux rideaux, aux bouquins… qu’elle fait de la ville un haillon qui envenime le corps… Pourtant, j’en ai connu des loups pourtant… Mais vous, je ne connais personne de plus typiquement humain que vous… c’est ça qui est effrayant. Je ne me hasarde pas deux fois à voir ça… Je fais semblant d’essuyer mes lunettes, j’omets de les remettre. Vous, vous me regardez me tortiller sur mon fauteuil, relever les jambes sur le siège comme pour quitter tout contact avec ce lieu étrange où le fauteuil fait figure de récif salvateur. Je relève le pont-levis de mes jambes, vous me regardez me caler les talons sous les fesses, essayer de ne faire qu’un seul bloc, ma nuque se tendre avec une sorte d’énergie vers le carré d’air et de cri de la fenêtre, de feuillage et d’odeurs; mes phalanges s’agripper, ma lippe s’entrouvrir, mon iris s’aveugler. Vous ne comprenez toujours pas pourquoi, alors que mon corps exprime si visiblement la fuite et l’incompréhension,je m’obstine à venir vous voir, à monter, à ne pas m’en aller… Oh n’entendez-vous pas, crier, le silence, mais oh, n’entendez-vous pas comme fait cette voix de torche à la radio voisine du geste une déchirure ! du regard une usure! du thorax une rechute! « … Faites attention… C’est un fauteuil à plusieurs positions et il est détraqué, ne vous étonnez pas si ça fait de drôles de bruits… » Je continue de me tortiller de plus belle en attendant très patiemment l’instant où je vais m’écrouler. En moi, c’est comme une vis. Je ne sais si ça visse ou si ça dévisse. Je glisse l’index dans l’échancrure de ma chaussure. Je dis « Quelle heure est- il ? » ou « Est-ce que vous avez l’heure par hasard ? » et vous avez l’air soulagé.Je me lève, je vous dis au revoir sans vous voir, vous serre la main sans la sentir, sans l’avoir jamais regardée. Vous descendez l’escalier avec moi. La dame en bas dans sa cage tricote ou répond d’une voix sûrette à un téléphone. Quand on entre elle soulève les paupières, quand on descend, jamais. Le mécanisme doit être réglé dans un seul sens.

*

En bas, sur le trottoir, il me faut un moment pour rétablir la rue… Mes yeux vacillent… Je tourne la tête d’un côté, puis de l’autre, je rétablis la droite et la gauche. Je jette un œil navré vers le ciel pendant que mes pieds s’alourdissent. Je fronce les narines avant de savoir de quel côté il faut me répartir. Quand j’ai bien vérifié tous mes membres la rue est au complet. J’avais tout oublié du monde à fixer bizarrement ce carré de fenêtre là-haut que mille feuilles ouvraient.Que mille faces déracinaient.

*

Ce jour-là, il pleuvait instamment. Il pleuvait tellement à verse que je sentais que c’était un jour pour moi. Je décidai d’aller à pied, puisqu’il pleuvait et que j’avais le temps, enfin sentir l’eau dans mon cou, sur mes tempes. J’aimais la pluie et sa chute tangible,parce qu’elle rend l’espace tactile… J’arrivais chez Marceline ainsi les chaussures transformées en baquets, je lui disais l’air triomphal « Je suis venue à pied…»; elle me répondait avec bienveillance « Tu es folle », elle m’ordonnait « Déchausse-toi » et me prêtait des ponchos de laine tricotée dont elle avait les jumeaux aux pieds… Je m’y coulais lumineusement. A ce moment, mes pieds constituaient tout mon corps… On allait dans sa chambre, on s’évasait sur la moquette et elle faisait tourner des disques, comme excuse à ce laisser-aller. Un des enfants était à l’école, l’autre dormait encore… Il dormait la plupart du temps. Marceline me disait « Dans des moments comme ça, je me sens absoute ».
… Mais ce jour-là, je ne sais pas où j’allais atterrir, quel moment clos m’accueillerait dans ses bras de muraille… J’allais chez le gynécologue, être manieur de symboles. Simplement je savais que j’irais en pleurant.
Quand j’arrivai toute trempée, ruisselante, je ne me décidais pas à céder au porche qui m’aspirait. Je ne me sentais pas quitte avec la pluie. Je ne pouvais pas m’en séparer, il me semblait m’arracher d’avec moi, j’allais perdre mes filaments, me scinder d’avec mon élément; m’obscurcir de strates et de membranes, m’imperméabiliser aux rires, aux échos, aux reflets; aux éclaboussures, aux flaques; perdre les flaques ; et les pieds envahis, les poignets visionnaires, la nuque tutoyée… perdre les fondrières ; perdre les fondrières vous comprenez !… j’avais peur de ne plus être pénétrable, et soluble, je ne voulais pas des différences, je voulais me mêler, me noyer,je me suis mise à courir après elle dans la rue d’un pas indéchirable je courais indestructiblement après moi, après elle, pour ne pas que se rompe le flux, la minuscule ficelle de pluie qui me reliait aux nuages, me faisait continue. Mes jambes couraient grossièrement sur le reflet d’asphalte se contentant d’un à peu près risible, mais mes poignets dans l’exactitude et la trombe et le fil de la pluie obéissaient à l’eau, j’étais une marionnette de pluie, je levais les bras vers le ciel, je ne voulais pas retomber inerte, arrachée, je me mis à pleurer. Je manquai me faire écraser par une automobile qui freina vertement et m’injuria visiblement.
L’heure ne tournait pas, on aurait dit qu’elle ne voulait pas pour me permettre à moi de tourner dans les rues à sa place et de les défricher sans rien faire sous la pluie. En face de moi j’avisai un musée ou une salle des ventes où mes pas me portèrent. Je gravis le perron, des chuchotements m’arrêtèrent sur le seuil, juste sous la gouttière. Des voix de messieurs tricotaient tout un cheval de frise de précisions obscènement financières sur les deux anges dorés de la quatrième salle et je les voyais si bien à l’avance, ils étaient si bien définis en chiffres, je me suis dit que ce n’était pas la peine de gaspille ma vision pour si peu. Je me suis demandée ce que je venais faire là et une voix m’a susurré « demi-tour ». Sans quitter le perron, sans que le protectorat de la verrière m’ait seulement effleurée, je l’ai échappé belle.
En désespoir de cause je me suis enfilée dans une rue que barbouillaient quelques vitraux pardon vitrines,et en tombant en arrêt devant une quincaillerie je compris que c’étaient là mes musées. La vitrine était occupée par des seaux de plastique de toutes les cou- leurs, excepté celles qui auraient pu les faire rimer ensemble, de belles pelles à ordure, des balais tout neufs et qui semblaient n’avoir jamais côtoyé la poussière,des boîtes destinées aux épices pour l’intérieur et à la décoration à l’extérieur, des marmites transparentes, des bombes d’antimites, des insecticides en forme de bonbons pour tromper les enfants, de la mort-aux-rats, du pot aux roses, du pot au noir en tube; de la sauce-qui- peut, du mirage pour les chaussures ; des verres incassables, invulnérables, ignifugés, des vases inregrettables si on les casse, et d’autres verres concassables et même sournoisement fendillés mais plus chers ; de magnifiques collections de petites boîtes exactement différentes, des ours en peluches tutélaires, des poupées plus vieilles que les enfants qui les auront, des toiles à laver échappées à des tableaux de Picasso ; moi devant ce spectacle je me sentais retomber en enfance ce qui ne m’étonnait guère puisque depuis ces derniers temps je ne lis plus que des livres d’enfants, je ne joue plus qu’avec des ours, je ne fais plus que des barbouillis et des pages d’écritures; on ne me pose plus que des questions idiotes on me fait déchiffrer des taches d’encre comme si je ne voyais pas que c’étaient des taches d’encre et on me dit : « Qu’est-ce que vous y voyez? » et je dis « Je vois une tache d’encre qu’on a pliée en quatre ou bien en deux en faisant couler le liquide vers le bas, et qu’on a reproduite là-dessus d’une façon ou d’une autre, car jamais ce bout de carton n’a été plié en quatre, et je vous parie bien que si je passe mon index mouillé de salive dessus ça ne déteindra pas », je pourrais presque refaire la même tache d’encre si on me le demandait, je retrouverais les gestes, et je retrouverais aussi la technique de reproduction, si on m’en donnait le temps, mais on ne me le demande pas et on ne m’en donne pas le temps; on me dit « Mais à quoi ça ressemble? » et je dis « Mais à rien » on me dit « Mais cherchez » et je ne cherche pas, on voudrait qu’il y en ait que j’aime et d’autres que je n’aime pas et moi j’aime bien toutes les taches à condition qu’on ne veuille pas prétendre que c’est des papillons, des plumes de paon ou que ça peut faire peur. Je regarde et je dis « Je pourrais la refaire » mais on hausse les épaules et on dit « On ne refait pas les taches d’encre tout ce qu’on peut faire c’est les reproduire ». Je dis « mais moi si », et n’ayant pas d’imagination je ne peux décemment pas leur dire par exemple que c’est un nuage de même que quand je vois un nuage je pense rarement à une tache d’encre, mais de préférence à un nuage, encore que je sois capable de faire l’un avec l’autre, je veux dire un nuage avec de l’encre, par exemple en ce moment.

Début de L’Envahie de Dominique Proy, Paris, Gallimard, 1968

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